Pierre Dubois, l’elficologue qui a réveillé le Petit Peuple

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Pierre Dubois : Source Wikipédia

Il est des passeurs d’histoires qui ne se contentent pas de raconter le merveilleux : ils le réveillent. Pierre Dubois est de ceux-là. À la frontière du réel et de l’imaginaire, cet écrivain, conteur, collecteur et conférencier français a consacré sa vie à redonner voix aux fées, aux lutins et aux elfes, ces êtres oubliés qui peuplaient autrefois les récits traditionnels. À travers son œuvre foisonnante, il s’est non seulement inventé une discipline à la frontière de l’imaginaire et de la zoologie – l’elficologie – mais aussi ravivé tout un pan de la culture populaire.

Plonger dans la biographie de Pierre Dubois, c’est entrer dans une forêt ancienne, bruissante de légendes, où chaque sentier mène à une histoire oubliée. Et au-delà du merveilleux, il semble nécessaire de rappeler l’importance de son travail dans la préservation de notre imaginaire. Car cet extraordinaire passionné de féérie a réussi à faire de ses croyances d’enfant une source d’érudition qui lui vaut aujourd’hui une reconnaissance internationale…

Anatomie d’un conteur hors pair

Qui est Pierre Dubois ? La réponse n’est pas si simple. Si vous vous renseignez sur lui, vous pourrez découvrir qu’il est conteur français, collecteur, conférencier, auteur et scénariste de bandes dessinées, à l’origine du regain d’intérêt pour le Petit Peuple en France, notamment dans la littérature jeunesse. Mais si vous lui posez directement la question, il vous répondra probablement qu’il est elficologue de son état, marchant sur les traces de l’éminent Petrus Barbygère, auteur émérite des Chroniques alfiques, duquel il a tout appris.

En réalité, Petrus Barbygère est Pierre Dubois lui-même. Les Chroniques alfiques sont tout aussi réelles que le Necronomicon dans l’œuvre de Lovecraft. Le terme elficologue est un néologisme dont il est l’inventeur. Mais l’histoire de Pierre Dubois n’est pas celle d’un rêveur parmi tant d’autres. C’est plutôt le parcours d’un infatigable passionné, qui a toujours cru en la nécessité de réenchanter le monde. C’est le conte d’un obstiné, qui a construit un savoir remarquable sur les lutins, elfes et fées, en partant de l’émerveillement de l’enfant qu’il était.

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Pierre Dubois au 18e Festival de géographie de Saint-Dié-des-Vosges, 2007 – Source Wikipédia

De sa rencontre avec l’esprit de la forêt à sa révolte adolescente

Pierre Dubois est né le 19 juillet 1945 à Charleville-Mézières, au cœur des Ardennes et sa forêt légendaire. Lorsqu’il parle de son enfance (avec un amour manifeste), il mentionne très tôt sa rencontre avec les bois et leurs secrets : vers l’âge de cinq ans, il aurait compris que ses chemins résonnaient de leur conscience propre, et leurs méandres l’auraient mené vers l’Esprit des lieux. Depuis, ce lien avec le Merveilleux voisinage ne l’a jamais quitté, et nourrira toute son œuvre.

Pourtant, le futur elficologue a grandi avec une cassure. Vers le même âge, sa famille doit déménager vers le Nord et quitter cette forêt qui murmurait si bien à son imaginaire. S’ensuivra une enfance qu’il décrira comme « solitaire et contemplative » et une scolarité chaotique. Son père est un dessinateur industriel sévère, qui lui interdit la lecture. Avec la complicité de sa mère, il découvrira le cinéma, la musique et les bandes-dessinées, se passionnera pour la littérature fantastique. Pierre veut devenir écrivain, nourrit un amour immodéré pour le travail de Jean Ray et Gaston Bachelard, mais ses professeurs lui reprochent une imagination trop débordante et une tendance à écrire hors sujet. De cette adolescence révoltée, il gardera l’habitude de s’habiller en noir : c’était pour lui une manière de provoquer, et d’exprimer son mal de vivre.

Des chemins de traverse à la télévision

C’est définitif, Pierre Dubois ne suivra pas le chemin de son père. Il refuse de devenir dessinateur industriel et quitte le cycle scolaire vers l’âge de seize ans. À cette période, il rencontrera un psychologue à qui il affirmera souhaiter devenir tueur à gages. En réponse, le thérapeute lui conseillera d’entrer aux Beaux-Arts et le recommandera. L’adolescent un peu trop rêveur y apprendra le plâtre, la gravure, le dessin à l’encre et usera de ces techniques pour servir son ambition de raconter des histoires. Il finira par être « viré » de l’école, mais un chemin se dessine finalement : après son service militaire, il rencontre Claude Seignolle qui lui présente du beau monde. Il commence ensuite à chercher du travail en tant qu’illustrateur pour divers magazines tels que Eerie et Creepy. C’est aussi à cette période qu’il fera ses premières tentatives pour être édité, et que le travail de collecte commencera.

En 1967, il commencera à arpenter les campagnes françaises pour rassembler des légendes locales, écouter les dires des anciens, consigner leurs histoires et se prend de passion pour le Petit Peuple. Il lira un grand nombre d’ouvrages sur le sujet, et compilera un savoir impressionnant pendant une dizaine d’années. En parallèle, Pierre restituera son travail lors de chroniques à la radio et la télévision, notamment FR3 et FR3 Bretagne. Son premier ouvrage est publié en 1977, Les Chroniques du Nord Sauvage. Il quitte le milieu de la télévision en 2004, mais continue de colporter ses histoires sur tous les fronts : scénarii, bandes-dessinées, romans, encyclopédies, albums, films, conférences, émissions ponctuelles, chroniques, préfaces… Il est difficile de condenser le travail de Pierre Dubois en un article, tant notre homme est prolifique.

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Portrait de Pierre Dubois – Source Festival Etonnants Voyageurs

La naissance de l’elficologie

Pourtant, il existe un terme qui résume parfaitement le travail de Pierre Dubois : l’elficologie. Il s’agit d’un néologisme qu’il a inventé, par lassitude d’expliquer son travail. Et cette moitié de plaisanterie finit par désigner peu à peu son métier : Pierre se définit comme elficologue, et il est vrai que le mot est plus précis que « écrivain », ou « à la recherche des traces des lutins et des elfes ». L’elficologie sera popularisée lors d’une interview par Bernard Pivot, dans l’émission Bouillon de culture en 1996. Par la suite, la discipline prendra peu à peu des contours plus définis.

Selon notre spécialiste, l’elficologie désigne l’étude des nains, lutins, elfes et autres créatures du Petit Peuple issu de toutes les traditions, contes et mythologies du monde. Cette science imaginaire se trouve à la croisée de la zoologie, la botanique mais aussi d’une forme de conscience magique impliquant une vision enfantine du monde, ainsi qu’un certain humour. Un bon elficologue doit se montrer capable d’une grande rigueur ethnographique, mais aussi avoir l’étoffe d’un alchimiste hors pair. Car l’elficologie n’est pas qu’une science sauvage, aux yeux de Pierre. C’est une philosophie magique, qui demande d’accepter d’entrer dans un monde où on ne peut cerner qui que ce soit.

Réenchanter le monde

Dans ses Leçons d’elficologie, l’explorateur en féérie déplore le désenchantement du monde moderne. Il fut un temps où chaque pierre levée, chaque élément, chaque localité comportait des histoires. Avec les siècles, nos sociétés ont perdu cet attrait pour le merveilleux, et avec lui cette conscience magique enfantine dont la foi réside en ce qui existe de beau dans l’univers. Pierre Dubois invite à réanimer cette philosophie perdue, ce lien avec l’imaginaire, les contes et la nature.

Nos vieux récits traditionnels sont en effet porteurs de sagesses cachées, de symboles anciens, de vérités profondes. Sans eux, le monde perd de sa magie mais aussi de son sens. Ils permettent d’explorer nos peurs, nos désirs, notre psyché universelle. Le merveilleux n’est pas une rêverie enfantine, ni une fuite hors du réel. Il en est une dimension cachée.Avec la popularisation du travail de Pierre Dubois, un certain nombre d’artistes inspirés ont repris le terme d’elficologie. Parmi eux, l’écrivain Edouard Brasey signe un Traité de Faërie où il se qualifie lui-même d’elficologue, et crédite Ismaël Mérindol comme auteur de l’ouvrage et premier elficologue de l’histoire. Il existe même un Centre des légendes et d’elficologie dans les Ardennes, dont Pierre Dubois est le parrain.

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Pierre Dubois au Château de Comper en 2017 – Source Wikipédia

On l’a vu, l’œuvre de Pierre Dubois a contribué à semer de la poussière de fée dans notre imaginaire collectif. Depuis une vingtaine d’années, le spécialiste dit recevoir jusqu’à une centaine de lettres d’enfants par an, lui demandant comment devenir elficologue à leur tour. S’il en fallait une, voilà une preuve que le merveilleux n’est pas mort, mais attend qu’on lui redonne un nom. Et les plus jeunes sont les mieux placés pour débusquer de discrètes ombres, dans le silence d’un chemin creux…

Il est vrai qu’on pourrait se poser la question. Le titre d’elficologue est tentant ! Mais comment suivre les traces d’un passionné un peu fou, qui a travaillé contre vents et marées pendant plus de quarante ans sur le sujet du Petit Peuple ? Les islandais ont peut-être une réponse à cette question : à Reykjavik, une école délivre depuis 1991 un « Diplôme d’études et de recherche sur les elfes et autres peuples invisibles ». Ces vingt dernières années, près de 8 000 étudiants ont été diplômés. La relève est assurée ?

Par Aya Gogishvili

Bibliographie (non exhaustive) de Pierre Dubois :

Pierre Dubois a participé à des dizaines d’ouvrages, bandes-dessinées, albums, en tant qu’auteur, scénariste, collecteur, collaborateur, rédacteur de préfaces bien senties… Il est donc difficile de se montrer exhaustif quand on détaille sa bibliographie. Voici cependant quelques livres qui devraient vous guider dans l’exploration de son univers.

Encyclopédies féériques et traités d’elficologie :

Pierre Dubois, La Grande encyclopédie des lutins, 1992, éd. Hoebecke. Illustrations par Roland et Claudine Sabatier
Pierre Dubois, La Grande encyclopédie des fées, 1999, éd. Hoebecke. Illustrations par Roland et Claudine Sabatier
Pierre Dubois, La Grande encyclopédie des elfes, 2003, éd. Hoebecke. Illustrations par Roland et Claudine Sabatier
Pierre Dubois, Leçons d’elficologie, 2006, éd. Hoebecke. Illustrations par Roland et Claudine Sabatier

Bandes dessinées merveilleuses :

Pierre Dubois et René Hausman, Laïyna : Tome 1 La Forteresse de pierre, éd. Dupuis, janvier 1987 ; Tome 2  Le Crépuscule des elfes, Dupuis, mai 1988 ;

Pierre Dubois et Robert Rivard, Pixies : Tome 1 Le Cercle des Caraquins, éd. Glénat mars 1991 ; Tome 2 Le Roi des ombres, éd. Glénat mars 1993 ;

Pierre Dubois et Stéphane Rival, Les Lutins : Tome 1 Bonnie Tom, éd. Delcourt juin 1993 ; Tome 2 Bonnie Tom, éd. Delcourt novembre 1994 ; Tome 3 Puckwoodgenies, éd. Delcourt janvier 1996 ; Tome 4 Puckwoodgenies, éd. Delcourt janvier 1997 ;

Petrus Barbygère : Tome 1 L’Elficologue, éd. Delcourt janvier 1996 ; Tome 2 Le Croquemitaine d’écume, éd. Delcourt août 1997 ;

Pierre Dubois, Le Grimoire du Petit Peuple : Tome 1 Le Crépuscule, éd. Delcourt 22 octobre 2004 ; Tome 2 La Forêt, éd. Delcourt 1er mars 2005 ; Tome 3 Les Tavernes, éd. Delcourt 26 septembre 2005 ;

Pierre Dubois et Xavier Fourquemin, La Légende du Changeling : Tome 1 Le Mal-venu, Le Lombard 6 juin 2008 ; Tome 2 Le Croque-mitaine, Le Lombard 26 avril 2009 ; Spring Heeled Jack, Le Lombard 19 mars 2010 ; Tome 4 Les lisières de l’ombre, Le Lombard 9 février 2011 ; La nuit Asraï, Le Lombard 30 mars 2012 ; Pierre Dubois et René Hausman, Capitaine Trèfle, Le Lombard, 26 septembre 2014. 

Un unique roman

Pierre Dubois, God save the crime, 2014 éd Hoebecke.

Les anthologies de contes

Pierre Dubois, Les contes du petit peuple, éd Hoebecke, novembre 1997 – 71 contes

Pierre Dubois, Les contes de féérie, éd Roland Sabatier, 1er mai 1999

Pierre Dubois, Les contes de sorcières et d’ogresses, éd Roland Sabatier, 28 septembre 1999

Les nouvelles assassines

Pierre Dubois, Les contes de crimes, éd Hoebecke octobre 2000

Pierre Dubois, Comptines assassines, éd Hoebecke avril 2008

Sources de l’article :

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