Tour du monde des créatures des imaginaires traditionnels et mythologiques qui incarnent la sauvagerie, première partie
Lorsqu’on s’intéresse à la mythologie et au conte traditionnel, il est un fait que l’on ne peut ignorer. Chaque créature, dans toutes les cultures populaires du monde, comporte une dimension symbolique. Elle peut traduire une peur, une interrogation, une interprétation d’un fait datant d’il y a plusieurs siècles… C’est en effet une très vieille habitude qui a toujours existé : les hommes se sont toujours raconté des histoires. Pour expliquer, exorciser, transmettre. Et c’est pourquoi le sens caché des contes et leur bestiaire sont aussi fournis. Ils témoignent de siècles d’histoire transmis de génération en génération, ainsi que de la richesse de la vie intérieure de ceux qui les ont imaginés.
Les créatures peuplant nos contes ne font pas exception. Chacune d’entre elles incarne un interdit, une réalité vécue par les locaux, une symbolique intimement liée à la région dont elle est originaire. Et leur aura est parfois tellement ancrée dans l’imaginaire d’une communauté qu’on tente de lui créer une réalité fantasmée, c’est le cas des cryptides.
Ce mois-ci, à travers cet article qui sera disponible en deux parties, je vous propose d’explorer un bestiaire ancien, dont les monstres symboliseront la sauvagerie. Dans cette publication et la seconde, nous explorerons les contours de leurs points communs, tout comme les facettes de cette thématique complexe, mais tout à fait humaine…
Définition de la Sauvagerie
Avant de parler de bestiaire, il paraît nécessaire de définir l’idée de sauvagerie. Le mot évoque immédiatement deux notions : la bestialité, et la nature. La sauvagerie, c’est à la fois l’identité animale, dans sa violence, mais aussi dans sa liberté hors des conventions humaines. Elle évoque un spectre de comportements à la lisière de la société et des espaces naturels. C’est la cruauté dans les comportements animaux, mais aussi leur nature profonde incarnée parfois par les hommes. C’est le mystère de l’inconnu des grands espaces, mais aussi les dangers qui leur incombent. C’est les actes innommables que l’on commet en situation de survie, mais aussi le respect de la Nature en tant qu’entité spirituelle.
Enfin, la sauvagerie raconte la nécessité ancienne des communautés humaines de vivre en harmonie avec leur environnement. Dans un respect mêlé de crainte, de considérations spirituelles et écologiques, on considérait la Nature comme une entité complexe, vectrice d’abondance et de dangers : les créatures du bestiaire de la sauvagerie incarnent des avertissements, des tabous, posent des limites morales et définissent la nécessité de composer avec une entité toute puissante et parfois imprévisible, pour garantir leur survie et celle de leur famille. Nous définirons cette thématique en quatre mots : Nature, Liberté, Survie et Bestialité.
Les gardiens de la Nature
Avant la christianisation d’une grande partie du monde, la spiritualité était profondément liée à la Nature et son rythme. Ces religions païennes ont donné naissance à un grand nombre d’entités dans toutes les cultures du monde, qui illustraient la nécessité des communautés humaines de vivre en harmonie avec les cycles naturels. Ces divinités et autres créatures fantastiques faisaient l’objet de cultes parfois tellement ancrés qu’ils ont perduré longtemps dans notre histoire. On les honorait pour s’attribuer des faveurs, s’assurer l’abondance et se protéger de menaces bien réelles. La forêt en particulier, a cristallisé un grand nombre de croyances.

Dali « Reine des bois », la déesse de la chasse géorgienne
Dali est la déesse de la chasse dans le panthéon pré-chrétien de Géorgie, et plus largement chez une partie des peuples de la région du Caucase. Elle est comparable à Diane, Aphrodite ou Circé, mais comporte aussi des thèmes mythologiques communs avec la déesse Ishtar : on la considère comme la patronne des chasseurs, mais aussi la gardienne des bois et des temps de transition, spécifiquement du Nouvel an. Elle est l’esprit de l’étoile du matin, protectrice des animaux sauvages et cornus, comme les cerfs, les chamois ou les ibex.
Dali est la plupart du temps représentée comme une femme exceptionnellement belle, souvent nue, à la peau radiante et aux longs cheveux blonds brillants comme le soleil. Ce dernier élément est d’ailleurs très important dans les contes qui la mettent en scène : sa chevelure est tour à tour un artefact contenant sa puissance surnaturelle, un objet de convoitise, ou encore une arme retournée contre elle pour la dominer. On raconte qu’elle peut prendre la forme de ses animaux préférés, ou marquer ceux qu’elle affectionne pour les différencier. Elle vivrait dans une grotte sur les hauteurs de la double montagne Ushba, d’où elle garderait un œil sur la faune de son domaine.
Les règles sacrées de la chasse
Les traditions svanes et mégréliennes affirment que la déesse partagerait parfois son gibier avec les chasseurs qui s’aventurent dans la forêt où elle réside. Mais pour s’attirer ses faveurs, il existe un certain nombre de règles et interdits à respecter pour prévenir la surchasse et préserver le caractère sacré des bois. L’homme qui ne tiendrait pas compte de ces limites pourrait le payer de sa vie, et les conséquences pourraient aller jusqu’à la ruine de son village (comme celui de Nakvderi, entièrement détruit par une avalanche).
Les règles sont à la fois simples et exigeantes: le chasseur doit se montrer pur lorsqu’il entre dans ses bois. Il peut dédier une offrande à Dali, ne doit pas avoir de relation charnelle avant la traque, éviter les femmes en pleine menstruation ou sur le point de donner la vie, ne pas se montrer cupide, et ne rien chasser de plus que ce qu’il peut porter. Sa femme ne doit pas manger de gibier si elle a ses règles, ou encore ne pas se laver les cheveux pendant la durée de l’expédition. Enfin, la chasse est considérée comme sacrée et doit suivre un rituel précis. La gardienne des forêts se montre très généreuse avec ceux qui suivent la tradition, mais punit sans pitié ceux qui tentent de la tromper. Et gare à ceux qui se pensent plus malins qu’elle… Dali sent immédiatement la souillure qui perturbe la tranquillité de son territoire.

Les moeurs et amours de la femme des bois
Les histoires présentent Dali comme un esprit jaloux, séducteur et parfois vengeur. Elle est connue pour entretenir volontiers des relations amoureuses avec les chasseurs de son choix, ce qui n’est pas sans risque pour son amant : on dit qu’elle est si surnaturellement belle qu’elle peut rendre fou un homme rien qu’en lui parlant. Mais être le partenaire de Dali s’assure une protection sans faille dans les bois, ainsi qu’une abondance de gibier. En revanche, la déesse exige l’exclusivité avec l’homme qu’elle a choisi : impossible pour lui d’envisager une union avec une mortelle, ni même de la quitter. Quand Dali apprendra l’adultère ou son intention de rompre, elle tuera son amant de rage. Malgré tout, certains contes affirment que si les termes de la relation sont posés dès le début, elle peut accepter une séparation sans conséquences. Même si Dali n’est pas considérée comme une déesse de la fertilité, elle a donné naissance à quelques enfants, dont le mythique héros Amiran.
Le culte de la déesse Dali a perduré tardivement, notamment dans les montagnes svanes de Géorgie. On peut citer une superstition encore vivace dans les années 1970, qui concernait les femmes de chasseurs : lorsque leur mari était parti trop longtemps pour une traque, les croyances voulaient qu’elles se coupent les cheveux pour amadouer la reine des bois afin qu’elle accepte de libérer leur époux.
Si sa croyance est probablement issue de traditions vieilles de plus de 3000 ans, Dali est encore aujourd’hui citée dans de nombreux livres, films, danses et chants traditionnels qui racontent son caractère ambivalent et fougueux.
La Liberté personnifiée
La sauvagerie, c’est aussi la nature animale dans sa forme la plus primordiale. C’est l’incarnation de l’humain en lien avec la nature, mais aussi avec ses instincts les plus primaires, dans le sens d’ancien. C’est un être en complet accord avec lui-même, la liberté personnifiée, complètement débarrassée de toutes considérations sociétales, tabous et autres conventions liées à la vie en communauté. C’est l’homme dans sa nature animale, que rien ne peut réprimer ni pervertir. La sauvagerie comporte ainsi une notion de pureté presque enfantine, originelle, ancestrale, et qui va de pair avec celle de la liberté.
L’Homme sauvage : l’habitant des bois
L’Homme sauvage est une figure légendaire popularisée dans les arts et la littérature de l’Europe médiévale, aux alentours du XIIe siècle. Il s’agit d’un être anthropomorphe, souvent représenté armé d’un gourdin, d’une souche ou d’une massue. Il représente le lien entre l’humanité et l’animalité, le sauvage et le civilisé. Les gravures de l’époque le représentent entièrement recouvert de fourrure, à l’exception de ses mains et pieds, ainsi que de sa tête qui arbore des cheveux longs et une barbe bien fournie. Il vit à proximité des sociétés humaines, dans les espaces forestiers aux confins des villages, parfois avec une femme ou une famille sauvage. Sa compagne est elle aussi recouverte de fourrure, mais présente un visage glabre et une poitrine généreuse, signe de fertilité. Il porte souvent à sa taille une ceinture de fleurs ou branches, et est souvent représenté arrachant un arbre ou évoluant dans une végétation luxuriante, symbole de vitalité sexuelle masculine allant avec la fertilité de la Femme sauvage.

« Ce qui est sauvage n’est pas ce qui est hors de portée de l’homme, mais ce qui est dans les marges de l’activité humaine. La forêt est sauvage car elle est le lieu des animaux que l’on chasse, mais aussi des charbonniers et des porchers. Entre ces rôles que sont la sauvagerie et la culture, le chasseur fou est un médiateur ambigu. » Jacques Le Goff
Une créature à la symbolique ambivalente
L’Homme sauvage est une figure ambiguë, à la fois bienveillante et grotesque, positive et négative. Si son iconographie est définie, sa perception a évolué jusqu’au XVe siècle, faisant de lui une créature ambivalente aux multiples significations. Sa pilosité abondante évoque à la fois une identité humaine dégradée, la violence, la bêtise ainsi qu’une sexualité vivace que l’on attribuait aux animaux. Les bestiaires lui prêtent un caractère similaire à ces derniers, et on présente parfois l’Homme sauvage comme leur maître. Il est censé jouir d’une force surhumaine, et suivre un mode de vie primitif.
L’Homme sauvage représente à la fois l’ensauvagement, l’animalité lié à l’isolement de la civilisation humaine. Mais il inspire aussi la potentialité d’un pouvoir prophétique mystérieux, un savoir occulte lié au contact de la nature et son mode de vie fantasmé. Il symbolise à la fois la pureté libérée de la société et ses vices, mais aussi la violence de la bestialité animale.
L’iconographie de l’Homme sauvage est répandue dans une grande partie de l’Europe, et certaines variantes locales de sa légende suggèrent des liens avec la mythologie antique : dans le Tyrol, Fanke pourrait évoquer fauna, le faune des mythologies grecques et romaines. Salvan en Lombardie pourrait descendre de silvanus, le dieu romain. Mais chacune de ces créatures cousines restent humanoïdes, présentent une pilosité abondante, et un lien avec les bois. L’Homme sauvage a des origines très anciennes, puisqu’on trouve des mentions d’entités similaires dans les plus anciens textes de l’humanité, comme l’Epopée de Gilgamesh. On le retrouve dans de nombreuses gravures, œuvres littéraires, il est représenté sur de nombreux objets et éléments architecturaux. Ainsi, on le considérait comme une figure protectrice en Bretagne, qu’on représentait sur une façade pour garder une maison.

La Sauvagerie est une notion complexe que l’on pourrait illustrer avec un bestiaire bien plus fourni. En premier lieu, elle évoque à la fois le lien avec la nature, l’identité et les mœurs animales, mais aussi les frontières de l’humanité et la bestialité. La sauvagerie, c’est l’essence de l’homme débarrassé de tout carcan sociétal, embrassant son essence dans toute sa liberté.
Mais cette thématique comporte des facettes plus sombres. La sauvagerie, c’est aussi la violence intrinsèque à l’homme, notamment dans les situations de survie qui révèlent ce que notre nature profonde a de pire. Les créatures qui lui sont liées racontent la façon dont nous avons perçu notre nature, notre identité en tant qu’hommes et femmes, ses limites et nos tabous en tant que société. Elles symbolisent nos peurs face à la mort, la fragilité de nos existences que les forces naturelles peuvent balayer d’un revers de main. Ces monstres-là sont nés dans l’imaginaire Algonquin, Inuit, ou encore Ashanti. Et nous les rencontrerons dans mon article qui sortira le mois prochain…
Rédigé par Aya Gogishvili
Il est parfois possible d’entendre des récits mettant en scène ces créatures fascinantes lors des veillées de Quentin Foureau… Pour connaître son agenda, vous pouvez le suivre sur Instagram ou vous abonner à sa newsletter !
