Tour du monde des créatures des imaginaires traditionnels et mythologiques qui incarnent la sauvagerie, deuxième partie
Comment définir la sauvagerie ? Le terme évoque immédiatement deux notions : la bestialité et la nature. La sauvagerie, c’est l’identité animale dans sa violence, mais aussi incarnée dans nos comportements humains, par la liberté se trouvant hors des conventions sociales et de la civilisation. C’est l’espace liminal qui se trouve entre la nature sauvage et les comportements acceptables en société. C’est la cruauté des comportements animaux, et de l’humanité en situation de survie.
Mais la sauvagerie, c’est aussi la Nature, sa puissance brute, ses grands espaces, les dangers et l’inconnu qui leur incombent. C’est le respect de la Nature en tant qu’entité divine, mais aussi un rappel de l’humilité que nous devons cultiver face à cette force immense, inarrêtable contre laquelle nous ne pouvons rien lorsqu’elle se déchaîne.
Dans la première partie de ce bestiaire, nous avons rencontré les créatures qui incarnent la sauvagerie, sous la facette de la nature et de la liberté. Continuons notre exploration dans cette deuxième partie…
Les incarnations de la Bestialité : aux confins de la nature humaine
Les grands espaces sont parfois synonymes de dangers, pour certaines communautés. Les premières nations d’Amérique par exemple, ou encore certains peuples du continent africain, connaissent la nature comme une zone ambivalente, charriant de grands risques pour les imprudents. Si nous ne pouvons subsister sans elle, il faut accepter que ses territoires comportent des forces terribles et contre lesquelles nous ne pouvons pas grand chose : des bêtes rôdent, à l’affût des voyageurs imprudents. Leur caractère impitoyable et sanguinaire est un écho à ce que l’homme peut devenir, lorsqu’il atteint ses propres confins intérieurs. Une bête cruelle, mortelle, sans limites. Et la mythologie devient alors un avertissement, que chacun se doit d’entendre.
Le Wendigo, la terreur cannibale

Le Wendigo est une créature surnaturelle, maléfique et anthropophage, issue de la mythologie des Premières Nations de langue algonquine. Généralement, il s’agit d’un humain qui s’est transformé après avoir consommé de la chair humaine, notamment en situation de survie. Certaines histoires racontent aussi qu’une victime peut se transformer en Wendigo après avoir été possédée par un esprit mauvais, ou maudite par un shaman. Dans tous les cas, elle deviendra un monstre dominé par une faim terrible et insatiable, qui le pousse en permanence à chercher de nouvelles victimes à dévorer.
L’apparence du Wendigo est souvent la même : ce sont des cadavres ambulants, au visage émacié à l’extrême, la peau desséchée et tendue sur les os. Ils sont parfois décrits comme des géants, même si la plupart des légendes racontent qu’ils grandissent surtout à mesure du nombre de victimes qu’il font. Leur peau est couleur cendre, leurs lèvres rouges sang sont en lambeaux, et leurs yeux profondément enfoncés dans leurs orbites. On raconte qu’ils dégagent une atroce odeur de viande en décomposition, et que leur haleine pestilentielle pourrait rendre malade. Ils sont connus pour vivre dans les profondeurs de la forêt, et apparaissent dans les contes accompagnés d’un grand vent froid, en poussant de terribles hurlements. Il existe quelques stratégies pour tuer un Wendigo, mais la plus communément admise consiste à verser du suif brûlant sur son cœur de glace.
D’un point de vue plus symbolique, le Wendigo est associé à l’hiver, aux frimas et à la famine, mais aussi à la cupidité et au péché de gloutonnerie. Il incarne le tabou sociétal lié au cannibalisme, qui était très fort chez les Algonquins. Leurs valeurs morales voulaient que l’un d’entre eux se suicide ou attende la mort, plutôt que de céder à la consommation de chair humaine en situation de survie ou de disette. Ainsi, le Wendigo incarne un avertissement pour ces peuples, qui lui vouent une forte crainte superstitieuse : il est un rappel macabre de ce que peuvent devenir les hommes dans les situations extrêmes, mais aussi de la nécessité de prôner la coopération et la solidarité, pour la survie de la communauté.
Parmi les peuples des Premières Nations du grand Nord américain, on trouve des créatures similaires au Wendigo, illustrant l’adaptation de ces peuples à des environnements hostiles. Parmi eux, on peut citer le Whechuge, issu des croyances Athabaskan. Il s’agit d’un monstre mangeur d’hommes, autrefois humain comme notre cannibale algonquin. Les légendes racontent que la victime aurait été possédée ou dépassée par l’un des esprits animaux primordiaux, dont la force serait devenue incontrôlable pour son hôte. Dans d’autres versions, il aurait été damné pour avoir enfreint un tabou grave. Comme le Wendigo, il cherche en permanence des victimes pour assouvir sa faim, essayant de les attirer à lui par la ruse. Le Whechuge est considéré comme une créature malsaine et cannibale, charriant la malédiction avec sa venue. On le décrit souvent comme un géant, dont l’aspect est lié au totem de la personne maudite. Il peut avoir des cornes d’élan ou de cerf, et partager d’autres points communs avec son cousin algonquin : le monstre a lui aussi un cœur de glace, une apparence cadavérique et dégage une entêtante odeur de viande pourrie.
Les écueils de la Survie
Une partie de ce Bestiaire évoquait la peur intrinsèque de nos ancêtres face à ce que peuvent devenir les humains lorsque nous sommes mis en situation extrême, de survie par exemple. Pour les populations vivant dans des environnements hostiles, cette peur maintenait des interdits sociétaux qui cimentaient les rapports communautaires : la solidarité et la coopération constituaient la survie. Mais il existe un paramètre hors du contrôle du groupe. Les éléments naturels comportent une part d’imprévisibilité qui peut se révéler fatale. Elle évoque un monde au langage hors de notre portée, comportant ses propres règles, contre lesquelles nous ne pouvons rien. La Nature devient alors une entité en elle-même, dont on ne peut qu’espérer la clémence.
L’Ijiraq, le changeforme inuit qui habite les ombres

Les inuit ont appris à vivre dans des environnements particulièrement hostiles, et c’est très probablement la raison pour laquelle leurs contes et légendes sont si sombres. Dans leurs croyances, l’Ijiraq est un monstre changeforme, connu pour kidnapper les enfants dans le but de les abandonner à leur mort. Il existe un moyen pour eux de s’en sortir : convaincre l’Ijiraq de les relâcher, puis compter sur les inukshuk, immenses bornes de pierre construites par les inuit, afin de retrouver leur chemin.
L’Ijiraq est surtout présent dans les légendes des premières nations vivant sur les îles de Baffin et Bathurst, au Nord-est du Canada. Elles racontent qu’ils sont très difficiles à détecter, comme toute créature changeforme. Seuls leurs yeux restent rouges, quelle que soit leur apparence. Les shaman seraient les seuls à connaître le véritable visage de ces kidnappeurs d’enfants, qu’ils décrivent ainsi : ils seraient en tous points semblables à des humains, avec leurs yeux et bouche à l’envers.
Sur l’île de Bathurst, il existe une crique particulièrement connue pour ses apparitions d’Ijirait. D’autres histoires racontent que les chasseurs qui s’y aventurent peuvent les apercevoir du coin de l’œil, entourés de créatures maléfiques associées aux ombres, les Tariaksuq. Ces derniers sont assimilables à des démons, ou les shadow people présents dans l’imaginaire plus récent d’internet. Ils se montrent sous une forme humanoïde, ou d’un caribou difforme. Les Ijirait et Tariaksuq résident entre deux mondes, avec un pied sur terre et un autre dans l’au-delà. Les hommes qui se perdent trop au nord se retrouveraient piégés hors du monde, et deviendraient alors Ijirait.
Un élément des croyances liées aux changeformes inuit nous donne un indice intéressant sur leur origine. On raconte que dans le territoire Nunavut, au Nord du Canada, n’importe qui peut se perdre. Peu importe ses compétences, ou son expérience. Et topographiquement parlant, ce territoire est connu pour être entouré de volcans endormis : certaines zones sont effectivement dangereuses à parcourir, car du sol émanent des gaz toxiques et soufrés. Les respirer peut causer hallucinations, pertes de mémoire et désorientation, ce qui expliquerait en partie l’origine de la légende de l’Ijirait.
Le Bunyip, l’imprévisibilité des eaux dans les légendes aborigènes

Dans les légendes issues de la très ancienne culture aborigène, il existe une créature qui incarne la peur créée par l’imprévisibilité des eaux. Le Bunyip est tellement ancré dans les croyances locales qu’il est passé des peintures ancestrales aux archives coloniales, jusqu’à s’installer dans les recherches des cryptozoologues comme une bête qui pourrait exister, ou avoir existé. Mais sa réalité n’a jamais été prouvée, malgré de nombreux témoignages de rencontres rapportés au fil des années. Aucune trace, aucun fossile, pas de restes, mais une question demeure tout de même : le monstre est-il imaginaire, ou l’écho ancien d’un animal ayant réellement vécu ? Une théorie voudrait qu’il soit un souvenir aborigène du diprotodon, éteint il y a environ 50 000 ans.
Le Bunyip est décrit comme un habitant des marais, billabongs et rivières australiennes. Les descriptions de son apparence varient beaucoup, avec quelques traits communs : il serait grand d’environ deux mètres, possèderait une queue de cheval, des nageoires, ainsi que d’imposantes défenses. Certaines histoires lui prêtent une fourrure noire, ou un long cou sinueux. De potentiels témoins le décrivent comme un animal ressemblant à un chien ou un morse. Traditionnellement, il incarne les dangers invisibles des eaux douces, mais aussi leur caractère nourricier. Si le monstre se montre parfois protecteur, on raconte qu’il porte la pestilence, qu’il est carnivore, agressif et imprévisible. La nuit, on peut l’entendre pousser des cris effrayants alors qu’il dévore une proie, souvent un promeneur égaré qui se serait approché trop près de son domaine aquatique. Il apprécierait tout particulièrement se repaître de la chair des enfants et des femmes.
Dans les communautés aborigènes, la croyance en cette créature influence les comportements sociétaux. Elle maintient des tabous collectifs, imposant une prudence toute particulière près des eaux, et des marécages en particulier. Ancrée dans l’imaginaire collectif, elle perpétue la menace ancestrale liée à l’eau stagnante, d’où la mort peut surgir à tout instant. Le Bunyip rappelle que la connaissance des eaux est essentielle à la survie d’une société, se faisant le symbole complexe d’un lien spirituel avec l’élément aquatique des aborigènes, chargé de respect et de crainte.
Comment définir la sauvagerie ? En définitive, il est peu aisé de se montrer exhaustif dans un article de blog. Elle se décline dans toutes les cultures, et tous les imaginaires. Nous aurions pu évoquer la Bête du Gévaudan, qui a terrorisé la France au XVIIIe siècle, et dont l’aura sanglante fascine encore aujourd’hui. En Afrique, il existe aussi l’Asanbosam : ce dangereux vampire ashanti hante les forêts du Togo, dévorant les voyageurs un peu trop insouciants. Au Congo, on trouve le Mokélé Mbembé, dont le nom signifie “celui qui arrête le cours des rivières” en lingala. Chaque communauté, chaque territoire comporte ses entités spécifiques qui incarnent tantôt une menace, tantôt une déification d’un élément naturel. Quant aux écueils que comporte la nature humaine, c’est un sujet que nous pourrions traiter dans un autre bestiaire. Partir explorer les territoires fantasmés de la mythologie, c’est s’évader pour un voyage qui ne trouve jamais de fin… Prêts à partir pour une nouvelle équipée ?
Rédigé par Aya Gogishvili
Si vous voulez parcourir plus avant le bestiaire de la sauvagerie, je vous invite à lire la première partie !
