Les veillées traditionnelles : le coeur battant de la vie rurale d’autrefois

Comment la vie paysanne a tissé les fondements de l’imaginaire à l’origine de notre culture populaire

Autrefois, l’arrivée de l’automne signait la fin des vendanges et du travail harassant dans les champs. C’était le temps où s’installait la saison sombre, et avec elle le froid. Mais alors que les nuits s’allongeaient inexorablement dans les campagnes, les maisons paysannes, elles, s’illuminaient de prières, chants et anecdotes partagées autour de l’âtre. De la Toussaint à Pâques, c’était le temps des veillées traditionnelles.

Petits et grands se rassemblaient chez leurs voisins pour combattre la solitude, partager les ressources et tromper l’ennui lors des longues soirées de décembre. A la lumière fantastique du feu de bois, les corps de ferme se faisaient le pilier incontournable de la sociabilité paysanne. On se donnait des nouvelles, on se demandait des services, on accomplissait les menus travaux ensemble, on jouait, ou bien l’on apprenait aux plus jeunes à faire face aux grandes épreuves symboliques de la vie en leur racontant des histoires. Pour commencer cette série d’articles sur ce blog, il me paraissait nécessaire de rappeler ce qu’étaient les veillées traditionnelles. Pourquoi ? Parce que ces réunions constituaient le cœur de la vie rurale en hiver, mais aussi parce qu’elles ont grandement participé à construire notre patrimoine immatériel français.

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La veillée à la ferme pendant l’hiver, Bouzonnet-Stella, Claudine (1641-1697) & Stella Jacques, (1596-1657). Bibliothèque municipale de Lyon, domaine public.

Une tradition entre rituel communautaire et partage des ressources

Bien que la tradition des veillées se soit perdue avec l’arrivée de la télévision dans nos foyers, le terme nous est encore familier : une veillée est une réunion qui présente un caractère rituel, et qui précède souvent un événement important. Lorsqu’on veille pour la Saint-Sylvestre par exemple, on trompe le sommeil en attendant la nouvelle année. Il en va de même pour le père Noël, lors du Réveillon de Noël durant lequel avait lieu la Messe de Minuit. On pourrait aussi mentionner les veillées funèbres, qui se passaient à veiller la dépouille d’un proche pour l’accompagner vers sa dernière demeure. Certaines de ces nuits inhabituelles font encore partie de notre calendrier moderne.

Les veillées paysannes étaient d’une tout autre nature. Ces soirées pas si banales constituaient une réponse communautaire au rythme des saisons, aux duretés et à la lenteur de l’hiver. On les organisait généralement entre la Toussaint et la Chandeleur, période de l’année où les travaux agricoles se faisaient rares. Famille, amis et voisins se retrouvaient en milieu d’après-midi jusqu’à la nuit tombée, parfois minuit si les discussions étaient particulièrement animées. Ce genre de soirées était un moyen efficace de combattre ensemble l’obscurité et le froid : on mutualisait les chandelles et le bois pour se chauffer, tout comme les réserves de nourriture. Ceci permettait d’économiser les ressources, mais aussi de se sentir moins seul.

Les veillées traditionnelles : l’un des fondements de la sociabilité paysanne

« Pour l’instant, je suis assise sur une sellette au coin du feu. Mes joues sont rouges à la lueur de la flamme. Maintenant, nous allons assister à la prière du soir avant que Pépé et Mémé rejoignent leur chambre. Le tonton s’occupe du cheval qui a bien mérité une paillasse d’avoine. Je revois encore (Le patriarche) à genoux le dos tourné vers le feu qui se consume et nous tous qui faisons de même pour écouter (De profondis) qu’il récite avec ferveur pour ceux qui ne sont plus là. » Juliette Ribas (1914-2018) , entretien pour Le Millavois, 2004, (sic).

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Taccuino Sanitatis, auteur inconnu — scan de l’ouvrage Taccuino Sanitatis, aspetti di vita quotidiana, veglia (XIVe siècle). Domaine public.

Imaginons la grande pièce d’une métairie, où l’atmosphère est réchauffée par un grand feu qui crépite dans l’âtre. Il ne se contente pas de diffuser une chaleur bienvenue, on croirait un astre domestique qui a rassemblé la famille et le voisinage autour de lui. Dans la grande salle, les femmes tricotent, reprisent, filent la laine. Les hommes écossent les noix, font de la vannerie, préparent les cartouches de la chasse ou réparent leurs outils. Pendant qu’on s’occupe à faire les menus travaux, les voisins se donnent des nouvelles, discutent du village, des récoltes passées ou des semailles à venir. Les inimitiés s’estompent, la communauté se soude. Les enfants ne perdent pas une miette de ce que racontent les grands : parfois, entre deux anecdotes, les anciens se racontent des histoires et voici que s’ouvre la meilleure partie de la veillée…

Les veillées traditionnelles étaient l’un des espaces sociaux les plus importants de la vie en campagne. Toutes les générations s’y retrouvaient lors de l’automne et l’hiver, ce qui en a fait un espace de transmission et d’échanges fondamentaux à la vie des communautés rurales. Les paysans et paysannes parlaient de leurs exploitations, s’offraient une assistance matérielle et s’entraidaient pour faire les petits travaux nécessaires à la tenue de leurs fermes. Pour les jeunes en âge de se marier, ces réunions étaient l’une des rares occasions de faire des rencontres, pourquoi pas amoureuses. Enfin, on en profitait aussi pour transmettre aux enfants la sagesse de leurs aînés au moyen de contes et légendes qui se passaient – originellement – de bavard en bavard.

Là où naissent les contes et légendes

Il n’y avait pas vraiment de programme dans ces veillées traditionnelles, la spontanéité était de mise. Entre deux travaux, les participants aimaient se distraire au moyen de chants, danses, jeux divers et autres histoires plus ou moins fantastiques. En Bretagne par exemple, on entonnait des gwerzioù. Ces chants parlaient d’amour, de la course des saisons, de la nature, des aventures légendaires de nos ancêtres ou encore d’anecdotes de l’histoire locale. Ces balades se partageaient à voix nue, parfois accompagnée de musique si un convive savait jouer d’un instrument.

Pour citer de nouveau les souvenirs de Juliette Ribas : « 1922. Maintenant, c’est la veillée au coin du feu, où le bois de pin, même vert, brûle sans difficulté. Et là, on raconte des histoires à vous faire pâlir et trembler de peur même si elles ne sont pas toutes véridiques ! Tantôt c’est le feu follet qui vous suit dans la nuit, ou bien une procession qui sort de l’enclave d’un rocher, ou l’histoire de Jean Grin qui volait les enfants et les mangeait. Avec ça, si vous voulez dormir faites de beaux rêves ! » (sic).

Quoi de mieux qu’une bonne histoire pour passer le temps ? Et quoi de mieux qu’une aventure bien ficelée pour apprendre la marche du monde, lorsqu’on est enfant ? Aux veillées traditionnelles, il se trouvait souvent un participant qui avait une anecdote étrange à raconter ou une légende entendue d’un parent, qu’il partageait pour faire rire ou frissonner les auditeurs. C’était une occasion de confier aux plus jeunes des principes moraux, un savoir ancestral, transmis oralement de génération en génération.

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Femmes cousant sous la lampe (La Veillée), par Jean-François Millet — Domaine public.

Dans beaucoup de régions, ces jeux de voix sont devenus chansons traditionnelles, et ces récits locaux sont devenus des contes populaires, à mesure que les communautés rurales construisaient notre mémoire collective. Grâce au travail de folkloristes tels que Claude Seignolle ou Anatole le Braz par exemple, ces éléments de notre culture sont passés à la postérité.

Des histoires du coin du feu au patrimoine culturel

Les veillées traditionnelles sont présentes dans les textes depuis au moins le XVIe siècle, mais ont disparu peu à peu avec l’arrivée de la fée électricité et surtout de la télévision. Les habitudes de vie dans les campagnes se sont alors profondément modifiées, faisant des écrans la source de distraction principale en hiver.

Que reste-t-il du riche patrimoine tissé par les veillées d’antan ? Il a perduré malgré tout, au cœur de festivals, reconstitutions, spectacles portés par des associations de préservation du patrimoine, ou encore des conteurs de métier. Ces initiatives permettent à tous de vivre l’espace d’un instant la magie des veillées d’antan, tout en nous rappelant les valeurs fondamentales portées par cet héritage immatériel. Car en redécouvrant ces histoires et chansons anciennes, nous nous reconnectons à nos racines, et à cette part de nous-mêmes qui le sait intimement : la transmission culturelle, la solidarité et le partage intergénérationnel sont des valeurs absolument essentielles.

Pour avoir un aperçu de ces traditions d’antan qui ont construit l’art du conte d’aujourd’hui, je vous invite à voir l’extrait du spectacle de Quentin Foureau, Contes de Diable-en-Tombes : diableries, sorcelleries et peurs de jadis, disponible sur YouTube !

Par Aya Gogishvili

Sources :

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