L’histoire d’un inestimable folkloriste, auteur, collecteur de traditions et croyances anciennes
“Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie se termine en un songe.” William Shakespeare
On dit qu’il suffit d’y croire. Et il est vrai qu’en matière d’imaginaire comme de mystères, c’est toujours la même histoire : un unique rêveur cheminant à la marge peut à lui seul éveiller tout un monde qui s’endort. Claude Seignolle est de cette trempe. Folkloriste, collecteur de traditions orales, romancier, fantastiqueur singulier, menteur idéal et conteur hors pair, les qualificatifs ne manquent pas pour marquer la place singulière qu’il a pris dans la mémoire de notre XXe siècle.
Dans les replis silencieux des campagnes françaises, là où les vieux chemins s’effacent sous les ronces et où les clochers semblent encore dialoguer avec les brumes de l’aube, subsiste un monde que la modernité ne réussira probablement jamais à faire disparaître totalement. Un monde où chaque pierre pouvait receler un secret, chaque lavoir des lavandières fantomatiques, chaque fontaine un saint guérisseur et chaque ferme une initiée aux noirs secrets. Ce territoire invisible, fait de croyances populaires, de sorcellerie, de récits transmis oralement et de traditions parfois très anciennes, a trouvé en Claude Seignolle son plus fidèle gardien.
Là où d’autres voyaient des superstitions appelées à disparaître, lui percevait un patrimoine culturel d’une richesse inestimable. Son œuvre constitue aujourd’hui l’une des plus vastes archives consacrées au patrimoine immatériel français, tout en offrant une production romanesque où le merveilleux, le fantastique et la terre s’entremêlent avec une intensité rare.
Bien davantage qu’un écrivain fantastique, Seignolle apparaît ainsi comme le dernier grand témoin d’une France rurale et traditionnelle où l’imaginaire faisait partie du quotidien.

Claude Seignolle : l’archéologue devenu chasseur de légendes
Claude Seignolle naît le 25 juin 1917 à Périgueux. Il passe une partie de son enfance à la campagne, où il se prend de passion très tôt pour la collecte d’objets qui font parler le passé. Il amasse, collectionne et garde des pièces anciennes, silex et autres pierres qui lui semblent dignes d’intérêt. Dans le même temps, il porte une attention particulière aux légendes que lui conte sa grand-mère Marie Audebert. De là à voir un attrait déjà construit pour la collecte, les mystères et autres diableries anciennes, il n’y a qu’un pas.
Lorsque Claude atteint l’âge de douze ans, sa famille déménage à Châtenay-Malabry. Il est scolarisé au lycée Lankanal de Sceaux, où son professeur d’histoire l’encourage à suivre des études d’archéologie. C’est ce qu’il fera, et se distinguera notamment lors de fouilles à Plessis-Robinson en 1934, où il dégagera d’énormes blocs de pierre qu’il identifiera comme les débris d’un dolmen. Et en effet, un roc porte des inscriptions anciennes.
Mais là n’est pas sa place. Il est renvoyé du lycée pour absentéisme, et refuse de travailler avec ses parents. Un peu plus tard, il commencera à fréquenter la Société Archéologique Française, où il fera la rencontre du folkloriste Arnold Van Gennep. Ce lien marquera un tournant dans son existence, qui le fera passer du patrimoine minéralogique à celui des légendes et traditions populaires.
La France est alors en pleine mutation. L’industrialisation progresse, les campagnes se transforment, les traditions orales s’étiolent avec les générations qui les portent. Seignolle prend conscience que ces récits ne survivront que s’ils sont recueillis. Il décide alors de sillonner le Hurepoix avec son frère Jacques. Pendant deux ans, il rencontre les habitants, écoute les anciens, recueille patiemment des milliers de témoignages. Il s’intéresse aux rites, fêtes, superstitions transmises de génération en génération. Cette approche empirique donnera toute sa force à son travail.
Le collecteur qui sauva la mémoire populaire
De cette équipée naîtra un livre, Le Folklore du Hurepoix, paru en 1937. Il sera bien accueilli, et ouvrira la voie à beaucoup d’autres ouvrages consacrés à la culture populaire, qui seront édités par la suite en parallèle d’une œuvre littéraire plus personnelle. En 1945, Claude Seignolle publie son premier roman, Le rond des sorciers. Et c’est ainsi que son nom deviendra indissociable de son immense entreprise de collecte des traditions françaises, mais aussi de son talent pour créer un univers fantastique dont le sel est indéniablement issu du chaudron des croyances populaires.
A la période de la Seconde Guerre Mondiale, il fait son service militaire à Metz dans l’artillerie. Mobilisé en Lorraine, il y passe la drôle de guerre, et les premiers combats. Il sera ensuite fait prisonnier et envoyé en Allemagne. Cette période sera évoquée dans ses mémoires : Un homme nu (1959), et La Gueule (1999). Libéré pour des raisons sanitaires, il se réfugie entre le Berry et la Sologne. Après la Libération, il réside à Sainte-Montaine, où il continue son travail de collecte des traditions locales qui inspireront plusieurs ouvrages.
Durant plusieurs décennies, il rassemble contes, légendes, croyances, proverbes, coutumes, rituels saisonniers, pratiques magiques et récits surnaturels. Là où l’histoire officielle s’intéresse aux rois, aux guerres et aux grandes révolutions, Claude Seignolle choisit de raconter l’histoire invisible des villages.
Son œuvre majeure en la matière reste sans doute les quatre volumes intitulés Contes, récits et légendes des pays de France, monument éditorial qui réunit des milliers de traditions régionales. Plus qu’un simple catalogue, cet ensemble constitue une véritable cartographie de l’imaginaire français. Mais Seignolle ne traite jamais ces croyances avec ironie. Il cherche au contraire à comprendre ce qu’elles révèlent de la psychologie collective, du rapport des hommes à la nature et de leur besoin d’expliquer l’inexplicable.
Le conteur du fantastique paysan
Mais Claude Seignolle n’est pas qu’un collecteur passionné, passeur de mémoire et ethnographe, il peut également être considéré comme l’un des plus grands auteurs français de littérature fantastique. En parallèle de son inventaire des traditions populaires, il nourrit une activité littéraire où il développe sa vision personnelle de ces mondes traditionnels, hantés par le diable et la sorcellerie qu’il connaît si bien.
Son originalité réside dans l’imbrication de son activité d’ethnographe et d’écrivain. Certains critiques lui prêteront une image simpliste de “scripteur du folklore”, dont les textes seraient habillés d’une certaine préciosité stylistique, que l’on retrouve dans les effets de langue qu’il utilise. Cette image est entretenue par Seignolle lui-même, qui se qualifie parfois de “brocanteur du fantastique”. Et puisque ses œuvres seront rééditées de nombreuses fois, notamment pour des adaptations radiophoniques et télévisuelles, certains continueront de le voir comme un banal écrivain populaire. Mais ces qualificatifs sont évidemment réducteurs. Sinon, comment expliquer qu’il reçoive en 2008 le prix Alfred Verdaguer de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre ?
Certes, notre fantastiqueur singulier puise son inspiration dans le merveilleux noir, nourri par les textes anciens. Il met en scène un imaginaire issu d’un matériau traditionnel, où les forces ancestrales retrouvent les considérations modernes dans un univers contaminé par l’une et l’autre. Et c’est cette porosité qui crée le malaise chez Seignolle.
Ses romans, nouvelles, contes les plus marquants, parmi lesquels La Malvenue, Le Rond des sorciers, Marie la Louve, Le Bahut Noir ou encore Les Évangiles du Diable, plongent le lecteur dans une atmosphère où les croyances séculaires semblent reprendre vie. Non pour apporter du sens au protagoniste, mais pour servir des desseins dont la logique appartient à un passé révolu, qui déteint pourtant sur le présent raconté.
Et cette sensibilité explique pourquoi son œuvre échappe aux classifications habituelles. Elle relève autant du roman rural que du conte fantastique, du récit ethnographique que de la littérature d’épouvante.
Le passeur de mémoires au patrimoine vivant
Claude Seignolle, ethnologue du monde fantastique, menteur idéal, écrivain culte et collecteur de croyances rurales, est mort centenaire le vendredi 13 juillet 2018 à Versailles (ça ne s’invente pas). Et il laisse un héritage immense, même s’il peut se faire quelque peu discret auprès du grand public. Outre une bibliographie singulière et particulièrement fournie, il a grandement contribué à la sauvegarde d’une partie colossale de notre patrimoine immatériel, parfois vieux de plusieurs siècles. Et son travail est d’une importance capitale : les traditions et croyances populaires sont l’identité des communautés rurales, la mémoire vivante d’un peuple, et l’histoire intime de ceux qui les constituent.
Claude Seignolle est ainsi devenu une référence incontournable en la matière, et son travail a nourri celui de nombreux artistes et auteurs. Chaque année, et ce depuis 2004, un prix portant son nom est ainsi décerné aux œuvres relatives à la culture populaire française, au festival des Imaginales d’Epinal. Quelque part, le flambeau est passé.
Lire Claude Seignolle, c’est tendre la main au veilleur des ombres. C’est franchir le seuil d’un monde gouverné par la raison pour retrouver une France plus ancienne, plus mystérieuse, où les forêts bruissaient de la mémoire des siècles, et où les chemins nocturnes pouvaient tout aussi bien terrifier qu’émerveiller un promeneur.
Son travail nous rappelle que le fantastique n’a pas toujours les traits spectaculaires des monstres de fiction. Parfois, il tient aux reliefs torturés que prennent des paysages familiers à la nuit tombée, lorsqu’on prend le temps d’écouter certains murmures anciens.
A travers son travail minutieux de collecte et l’univers distillé au fil de ses romans, Claude Seignolle a sauvé de l’oubli une part essentielle de l’âme populaire française. Il a offert aux générations futures bien davantage qu’une bibliothèque de légendes : un regard sur un monde où les croyances, les récits et la nature formaient un tout indissociable.
À l’heure où les traditions orales pourraient s’effacer devant l’immédiateté du numérique, son héritage apparaît plus précieux que jamais. Ses livres nous rappellent que les contes et légendes ne meurent pas ; ils sommeillent simplement, attendant qu’un lecteur ouvre une page pour les réveiller. C’est peut-être là le plus grand accomplissement de Claude Seignolle : avoir transformé la mémoire des campagnes en une œuvre littéraire intemporelle, où le souffle du merveilleux noir continuera de traverser les siècles, comme une brise nocturne glissant entre les vieux chênes d’une forêt oubliée.
Sources :
- Biographie de Claude Seignolle, site de Heresie.com
- Claude Seignolle, ethnologue du monde fantastique “‘je suis un menteur idéal…”, Les Nuits de France Culture, Podcasts de Radio France, Site de Radio France
- Claude Seignolle, un fantastiqueur singulier, Article consulté en juillet 2026, site de Noosfere
- Claude Seignolle, Article de Wikipedia, site de Wikipedia France
- Le 13 juillet disparaissait Claude Seignolle, maître du fantastique et doyen des écrivains français, Article publié le 19/09/2018, site de l’Influx

