Brève histoire du métier de conteur à travers les âges
Quand est-ce que les humains ont commencé à se raconter des histoires ? Il est difficile, presque impossible de répondre à cette question. Mais une chose est sûre, il est une figure ancienne qui est née de ce besoin d’inventer des récits, si intime à l’histoire de l’humanité. Elle existait avant l’écriture, les livres, les écrans. Bien avant l’imprimerie, et l’invention de l’alphabet. Avant tout cela, il y avait une voix. Une simple voix, et une mémoire inestimable. Et cette voix, elle appartenait à l’un des plus anciens métiers du monde, celui de conteur.
Autrefois, il exerçait la nuit, autour d’un feu. Dans une cour de village, une salle de palais ou sous la voie lactée enveloppant le paysage des steppes. Sa mémoire gardait en son sein les noms des ancêtres, les exploits des héros, les colères des dieux et les chemins qu’il ne fallait surtout pas emprunter après le coucher du soleil. Et siècle après siècle, époque après époque, le conteur a transmis inlassablement l’imaginaire du monde, cimenté le lien social, et participé à consigner notre histoire.
Aujourd’hui, le métier de conteur peut sembler appartenir à un autre temps. Pourtant, d’autres voix ont repris le flambeau : le spectacle vivant donne un nouvel espace à l’art du conte. Même les médias modernes perpétuent l’essence d’une profession qui a toujours vécu avec son temps. Et c’est peut-être la raison pour laquelle elle ne disparaît pas : nous avons toujours besoin de quelqu’un pour nous raconter le monde.
Dans cet article, je vous propose un bref voyage au cœur d’une histoire qu’il serait trop peu évident de résumer en un article : celle du métier de conteur à travers les âges.

L’origine de la pratique du conte
Comment savoir quand les hommes se sont mis à rêver ? Comme on peut s’en douter, il est impossible de répondre à cette question. Lorsqu’on a commencé à imaginer des histoires, on a probablement trouvé aussi des gardiens chargés de s’en souvenir. Et cette époque se tient probablement à l’aube de l’humanité. Bien avant l’écriture, les êtres humains racontaient déjà des récits pour expliquer les phénomènes qui les entouraient, transmettre des connaissances, célébrer les ancêtres ou simplement partager un moment. La tradition orale a longtemps été l’un des principaux moyens de conserver et de transmettre les savoirs. Histoires, généalogies, mythes, coutumes, techniques et croyances pouvaient ainsi traverser les générations grâce à la mémoire et à la parole.
Parmi nos plus anciens récits, il existe une légende qui témoigne de cette histoire millénaire. En Australie, le peuple Gunditjmara est originaire du sud-est de l’Australie. Parmi les membres de la communauté, il se transmet une histoire de génération en génération :
“Il y a très longtemps, quatre géants sont venus visiter le continent-île. L’un d’eux s’y est installé, et se transforma en volcan aujourd’hui éteint : le Budj Bim.”
Si cette trame peut paraître simple, elle cache une potentialité vertigineuse. Ce volcan existe bel et bien, et des chercheurs de l’université de Melbourne ont daté sa formation à environ 37 000 ans, à la suite d’une éruption. Les recherches dataient la présence humaine dans la région à 12 000 ans avant notre ère… jusqu’à ce que des fouilles révèlent la présence d’une hache enfouie sous la roche volcanique. Cette découverte permettrait de prouver la présence humaine à la période de formation du volcan. Ainsi, si la légende est aussi ancienne qu’on pourrait le penser, elle pourrait avoir été inventée à la période de la formation du volcan, par de très lointains ancêtres traumatisés par un déluge de lave. Ainsi, cette théorie en ferait probablement la légende la plus vieille du monde, transmise jusqu’à nous par la tradition orale… 37 000 ans plus tard !
Dans l’ancien monde où l’écriture n’existait pas, la mémoire humaine était un trésor. Le conteur n’était initialement pas là pour divertir. Pas uniquement. Il pouvait être celui qui savait, qui se souvenait. Celui qui connaissait les histoires que les autres avaient oubliées. Et il fallait peu de chose pour que le monde s’efface au profit de son récit, à la faveur de quelques mots :
“ C’était au temps où la fumée était encore dans le feu… “
Les aèdes, rhapsodes et bardes : des voix venues d’un passé lointain
Le statut de conteur varie en fonction des époques, des cultures et traditions auxquelles il est lié. Donner un aperçu exhaustif de cette histoire si riche est impossible dans un simple article ! Si on parle uniquement de l’Occident, le rôle du conteur a évolué au fil des siècles et des sociétés qui se sont succédées. Mais dans les époques plus anciennes, ils avaient parfois (souvent) une place de haut rang, importante et respectée.
Dans la Grèce antique, on peut mentionner deux figures de premier plan. Le rhapsode est un artiste itinérant. Il se déplace de ville en ville pour déclamer des œuvres écrites par un autre, principalement des épopées comme l’Odyssée d’Homère. Pour raconter leur histoire, les rhapsodes usent d’un jeu très expressif proche de celui des acteurs, destiné à captiver leur auditoire. Dans Ion, un dialogue de Platon, il présente à Socrate un rhapsode expliquant son art :
“ De la scène où je suis, je regarde mon public : il faut que leurs pleurs, leurs regards étonnés, leur terreur même répondent à mes paroles. “
Le rhapsode ne s’accompagne généralement d’aucun instrument, et s’appuie sur ses talents d’orateur pour transmettre son récit. Ce n’est pas le cas d’une autre figure de la même époque : l’aède. Ce poète, lui, compose ses propres œuvres qu’il chante en s’accompagnant d’un instrument. Ce sont en général de grands récits épiques comme l’Iliade, Homère étant d’ailleurs considéré comme l’un des plus célèbres aèdes.

Parmi d’autres exemples, on peut comparer ces poètes antiques aux bardes, lettrés de haut rang tenant une place prépondérante dans la société celte. Appartenant au même ordre sacerdotal que les druides et ovates, ils avaient la charge importante de perpétuer la tradition orale, reposant sur leur mémoire. Jusqu’à l’invention de l’imprimerie, les récits composant l’essence d’une culture ne furent pas consignés dans des livres. Ils étaient d’abord des paroles vivantes, apprises, mémorisées et interprétées.
La question de leur transmission est d’ailleurs fascinante : les chercheurs retrouvent souvent des versions différentes des grands mythes et légendes, montrant combien ces grandes œuvres ont pu être façonnées par plusieurs générations de poètes avant leur fixation écrite. Chaque représentation variait alors un peu. Le conteur ne répétait pas nécessairement une histoire mot pour mot. Il connaissait sa structure, ses personnages, ses passages essentiels. Puis, face à son auditoire, il lui redonnait vie. C’est là que réside peut-être l’un des grands secrets du métier de conteur : une histoire véritablement orale n’est jamais tout à fait immobile.
Des troubadours au Moyen-Âge jusqu’aux veillées d’antan
Des troubadours jusqu’à l’invention de l’imprimerie
En France, il est inenvisageable de parler du Moyen-Âge sans mentionner les troubadours et trouvères français. Compositeurs, poètes et musiciens de langue d’oc et oïl, ils interprétaient leurs œuvres poétiques ou les faisaient jouer par des jongleurs et ménestrels. Les thèmes de leurs chansons portaient principalement sur la chevalerie et l’amour courtois. Grâce à leur art, la parole continue de voyager à la faveur des routes, dans les villages et cours seigneuriales. Les histoires voyagent avec eux, une chanson entendue dans une ville pouvant être reprise ailleurs. Les récits se transforment en chemin, charriant parfois l’aura du conteur. Car les troubadours ont activement participé à la vie sociale, politique et religieuse de leur époque. Et sous leur influence, des mouvements du même type se sont levés partout en Europe : on peut notamment citer leurs confrères allemands les Minnesänger.
Vers le milieu du XVème siècle, l’imprimerie à caractères mobiles est inventée par Johannes Gütenberg. Mais loin d’éteindre l’art du conte comme on pourrait le croire, elle lui a donné un espace de préservation précieux. En parallèle, l’art de la parole a continué de voyager : les récits, légendes et autres fables ont continué de se transmettre de génération en génération, dans les campagnes et les villes, notamment grâce aux colporteurs de livres qui assuraient leur diffusion sur le territoire. La mémoire faisait le reste dans les familles, au cours des veillées. Certains ont ensuite été collectés et consignés par écrit, notamment à partir de la Renaissance et des siècles suivants. L’écriture n’a pas étouffé la parole, elle l’a simplement sortie de son habitat naturel : la voix. Car lire un conte et entendre un conte ne sont pas exactement la même expérience. À l’écrit, le lecteur imagine la voix. À l’oral, la voix crée l’image. Et le rôle du conteur reste essentiel : éveiller, faire rêver, transmettre.

La veillée : le royaume du conteur
Jusqu’à une période tardive en France, les conteurs sont restés les gardiens privilégiés des mémoires traditionnelles. Pendant des siècles, dans les campagnes françaises, la veillée fut l’un des territoires privilégiés du conte.
Autrefois, la période comprise entre la Toussaint et Pâques signait la fin du travail harassant dans les champs. Ainsi, toutes les générations se retrouvaient les uns chez les autres pour tromper l’ennui, effectuer les travaux domestiques ensemble, partager les ressources… Ces longues soirées se faisaient alors le pilier de la sociabilité paysanne. On se racontait les dernières nouvelles, on se divertissait ensemble, ou on apprenait aux jeunes comment marchait le monde, au moyen de récits fantastiques.
La veillée permettait ainsi de transmettre des savoirs, des croyances, des souvenirs et des valeurs. Les fonctions sociales de la tradition orale ont été multiples au fil des siècles : informer, éduquer, avertir, transmettre des rites et maintenir le lien au sein d’une communauté. Et les veillées traditionnelles ont constitué un des fondements de notre culture populaire. Les grands folkloristes qui ont consigné cet imaginaire y ont bien souvent trouvé un vivier d’une richesse inestimable.
Le métier de conteur dans le monde moderne
Le renouveau du conte
Dans notre époque contemporaine saturée d’images, le conteur n’a pas disparu. Un miracle ? Pas vraiment. Comme à chaque époque du monde, l’art de la parole n’a plus le même décor, ni le même répertoire : il s’est adapté. Ainsi, c’est dans les années 1970 qu’apparaît un mouvement scénique que l’on appellera le Renouveau du conte.
Il émerge d’abord de courants de pensées nés sous l’occupation, dans l’Ecole des cadres de la jeunesse à Uriage, entre 1940 et 1942. Ces mouvements ont d’abord théorisé et mis en pratique l’importance des liens entre la culture populaire et l’éducation. Cette nécessité sera soutenue et reprise par beaucoup de mouvements d’éducation populaire, et par les manifestations de mai 1968 : la critique de la société de consommation y inclut le refus d’un monde où les relations interpersonnelles semblent disparaître, et avec elles la culture populaire.
En 1970, la traduction de la Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim pose la question de l’utilisation des légendes à des fins pédagogiques et thérapeutiques. À cette époque, la Bibliothèque publique d’informations du centre Georges Pompidou crée un noyau d’artistes dont l’outil premier de création est le conte. Cette première génération de conteurs professionnels s’engage dans un travail de rencontres, réflexion et élargissement de leur art, amenant d’autres créateurs à les rejoindre. D’autres institutions portent un intérêt nouveau à leur mouvement, comme les bibliothèques qui proposent des activités culturelles autour des arts de la parole, scellant une volonté de défendre la littérature écrite tout autant que de promouvoir le maintien, le soutien et le développement de la littérature orale. Le premier festival du conte en France se tiendra en 1979, au centre culturel de Chevilly Larue.

Dans les années 1980, le mouvement de Renouveau du conte se cristallise autour des artistes issus de l’immigration, et la nécessité de prendre en compte les espaces culturels des pays d’origine des populations immigrées. Ces années voient le développement des Maisons du conte, qui proposent des formations nouvelles aux aspirants conteurs. Elles permettront aussi à de nombreux artistes d’importance de s’épanouir : Michel Hindenoch, Abbi Patrix, Pépito Matéo, Muriel Bloch, Lucien Gourong et bien d’autres.
La figure du conteur moderne
Les artistes d’aujourd’hui ont accès aux traditions orales d’autres pays, qui ont été consignées par des folkloristes de toutes origines. Ils bénéficient du travail de collecteurs essentiels comme Anatole le Braz en Bretagne, ou Claude Seignolle. Et leur terrain de jeu est multiple : nombreux sont ceux qui enrichissent leur pratique de celle d’autres arts (musique, clown, théâtre de rue…).
Le conteur moderne peut se produire dans un théâtre, une bibliothèque, une école, un festival, un musée, une forêt ou chez l’habitant. Partout où un auditoire peut potentiellement l’attendre, et où le spectacle vivant est le bienvenu. Il travaille sa voix, son rythme, ses silences, son regard, sa gestuelle et son rapport au public. Il ne se contente pas de réciter un texte : il donne une présence au récit. On parle bien de “l’art du conte” : raconter est une pratique artistique à part entière.
Et quelque chose d’essentiel demeure, c’est le rapport du conteur à son public. Dans notre époque saturée d’images, cette relation interroge. Comment une profession aussi ancienne peut-elle rester autant d’actualité ? Pourquoi avons-nous encore besoin des conteurs ? Peut-être parce que le conte laisse une place à ce que les images ne peuvent pas entièrement montrer : notre propre imaginaire. Un décor figuré par un conteur n’aura jamais la même apparence, selon la personne qui l’écoute. Une forêt peut devenir fantastique dans l’esprit d’un enfant, et se faire terrifiante dans celui d’un adulte. Contrairement aux films, aux images dont nous sommes saturés, le conteur ne nous impose pas un monde. Il nous invite à le construire.
Avec la marche des siècles, les noms ont changé mais le récit demeure. Que l’on parle de bardes, rhapsodes, trouvères ou conteurs, la fonction est essentielle : faire voyager les histoires. Garder en mémoire la culture, la sagesse, l’imaginaire des générations passées. Et peu importe l’époque, la technologie, le contexte social. On peut le croire : l’être humain continuera toujours de raconter.
Ce besoin si intime de notre espèce, il se retrouve dans toutes les cultures. D’autres voix, dans le lointain, connaissent d’autres histoires. Elles gardent d’autres mémoires, rêves ou peurs anciennes. D’autres manières de comprendre le monde. Elles charrient aussi des dires qui se murmurent depuis longtemps. Et ces voix portent d’autres noms : les griots et griottes au Sénégal, les rakugoka au Japon, les gousani en Arménie… Autant de manières de continuer notre voyage dans l’histoire du conte ?
Par Aya Gogishvili
Sources :
- Conteur, Article de Wikipédia,
- Monsieur Mouch et son métier méconnu de conteur professionnel, Podcasts de France Culture, site de Radio France, 21 mars 2025,
- Comment devenir conteur, post du Site de la Maison des Arts de la Parole, 13 mai 2026,
- Rhapsode, Article de Wikipédia,
- Barde (Druidisme), Article de Wikipédia,
- Colporteur, Article de Wikipédia,
- Annexe I. Profession : conteur, Entretien avec Philippe Berthelot, L’usage du conte, Contes classiques et réemploi, sous la direction de Patricia Eichel-Lojkine, Presses Universitaires de Rennes, p.259-268,
- Renouveau du conte, Article de Wikipédia,
- Troubadour, Article de Wikipédia,
- Cette légende aborigène d’il y a 37 000 ans pourrait être la plus vieille histoire du monde, Article de Ouest France, 20 février 2020,
- Aède, Article de Wikipédia.
