Michel Hindenoch : le conteur du coeur   

Histoire de Michel Hindenoch, plasticien, musicien et conteur au-delà des frontières

michel hindenoch conteur
Michel Hindenoch, conteur professionnel. © Photo NR

Il existe des hommes qui racontent des histoires. Il y a ceux qui les apprennent, et ceux qui les transmettent, par cœur. Il existe des conteurs qui semblent avoir entendu les grands récits avant nous, quelque part dans le bruissement des forêts, le crépitement d’un feu ou le silence d’un chemin. Michel Hindenoch appartient à ces derniers.

Conteur, musicien, chanteur, plasticien, récitant et penseur de l’oralité, amoureux des traditions orales, du feu des chemins, de la nuit et des songes… Michel Hindenoch est surtout l’une des figures importantes du renouveau du conte en France. Depuis les années 1970, son parcours dessine un étrange chemin de traverse entre musique traditionnelle, mythes anciens, littérature orale et création contemporaine. Il est porté par la passion, et la nécessité de créer qui en découle. Chez lui, le conte n’est jamais une simple histoire que l’on récite. C’est une parole vivante, qui naît de la musique. C’est une matière que l’on traverse, que l’on façonne et qui, chaque soir, peut renaître autrement.

Michel Hindenoch s’est progressivement imposé comme l’un des grands conteurs français de sa génération. Son univers est peuplé de renards, de rois, de fous, d’animaux parlants, de héros antiques, de peuples natifs et de personnages surgis de la mémoire populaire. Mais derrière cette apparente diversité se dessine une même quête : retrouver, dans la parole contée, quelque chose de profondément humain. Dans cet article, je vous propose d’en apprendre plus sur ce grand monsieur du conte…

Michel Hindenoch, ou une enfance entre création et imaginaire

Michel Hindenoch naît le 24 novembre 1946 en Forêt Noire. Il est issu de l’Alsace-Lorraine, cette région à mi-chemin entre deux cultures où les langues et traditions locales ont toujours circulé d’un village, d’une frontière à l’autre. Ces origines expliquent peut-être certaines orientations de son parcours par la suite ? Qui sait. Toujours est-il qu’il s’intéresse très tôt à ce que l’école considère comme des activités extrascolaires : le dessin, le chant, la musique, la récitation… Encore une fois, cet intérêt n’est pas anodin. Souvent, l’œuvre d’un artiste part de l’univers qu’il a nourri pendant son enfance, et Michel ne fait pas exception. Car toute son œuvre future semble déjà contenue dans cette première curiosité pour les formes artistiques qui ne se laissent pas enfermer dans une seule catégorie. Et en effet, il deviendra artiste et artisan de la parole, musicien et conteur, créateur et passeur. Le tout à une époque où ce choix de vie n’était pas évident.

Michel Hindenoch entreprend des études d’arts plastiques à l’École nationale des Beaux-Arts de Nancy. Puis, en 1969, il quitte la Lorraine pour Paris. Notre capitale vit alors au rythme d’une formidable effervescence culturelle. Les musiques traditionnelles connaissent un nouvel élan, et les premiers folk-clubs deviennent des lieux où l’on redécouvre des chansons, des instruments et des répertoires longtemps relégués aux marges de la culture officielle. Michel Hindenoch y trouve naturellement sa place, et fera partie de ceux qui insuffleront le renouveau de la musique traditionnelle en France.

Cheminer du folk à la tradition orale

Michel Hindenoch participe donc activement au renouveau français des musiques de tradition orale. Il rejoint notamment le groupe Grand-Mère Funibus Folk, avec qui il enregistre un disque en 1974. Deux ans plus tard, il poursuit son chemin en solitaire avec Au pays de Lérida, un album qui rassemble des chansons et des musiques venues notamment de Louisiane, du Canada, de France et de Flandre.

Cette période vécue en tant que musicien peut être considérée comme un prélude au conteur qu’il deviendra. Michel Hindenoch ne sépare jamais totalement la parole de la musique. Les deux possèdent un rythme, une respiration, une pulsation qui s’accordent. L’une ne va pas sans l’autre, et les deux se nourrissent. Il se distingue ainsi par ses recherches sur la musicalité de la parole dans ses techniques de narration : Michel Hindenoch ne s’intéresse pas seulement à ce que raconte une histoire, mais aussi à la manière dont elle sonne, dont elle vit par la bouche de celui qui la raconte.

Et c’est encore une fois deux ans plus tard que commence son aventure avec le conte. À partir de 1978, Michel Hindenoch commence à introduire dans ses veillées quelques récits traditionnels, notamment issus du répertoire des frères Grimm. Suivant cette régularité quasi-musicale, il crée en 1980 L’Étrange aventure de Monsieur Jolivet, un spectacle consacré à un conte des Vosges. C’est l’un de ses premiers spectacles intégralement consacrés au conte. Par la suite, il créera plusieurs spectacles en solo, toujours accompagné par sa cithare hongroise, son percutube et sa flûte de Pan.

Quelque chose s’est mis en branle. Michel Hindenoch ne se contente plus de jouer des musiques traditionnelles. Il devient conteur, c’est vrai. Mais son travail se construira autour d’une idée fondamentale : un récit traditionnel n’est pas un objet froid, fixé, figé dans un passé révolu. C’est un matériau vivant, vibrant, changeant au prisme de l’imaginaire de celui qui la retranscrit. Elle se doit d’être ressentie avant d’être rendue au public, et sera ainsi toujours unique. Il se mettra à composer ses propres versions des histoires qu’il raconte, à l’image des bardes d’antan.

Insuffler le renouveau : la rencontre avec Bruno de La Salle

métier conteur
Crédit photo : Sivoc

A partir de 1982, Michel Hindenoch rejoint à Chartres le Centre de Littérature Orale, ou CLiO, créé autour du travail de Bruno de La Salle. Cette période joue un rôle majeur dans son parcours. Nous sommes alors dans une période que l’on appellera par la suite le Renouveau du conte. Ce mouvement, porté par de nombreux acteurs de la culture et de l’art, dont la volonté est de promouvoir et défendre la culture orale en France. 

Bruno de La Salle, conteur et chanteur français, est alors l’un des artisans les plus essentiels de ce vent nouveau. Par son action, il cherche notamment à redonner au récit oral une dimension artistique pleine et entière, en travaillant sur le rythme, la musique, la mémoire et la présence du conteur. A son contact, Michel Hindenoch approfondit ses recherches sur la musicalité de la parole.

Il participe par la suite à plusieurs grandes créations collectives, dont les “nuits-fleuves” du Festival d’Avignon : Le récit de Shéhérazade en 1983, Le cycle du Roi Arthur en 1984, Perceval en 1985 ou encore L’Histoire du soldat en 1986. Ces expériences, avec le travail d’autres artistes, contribueront à faire émerger une nouvelle génération de conteurs français. Michel Hindenoch en sera l’une des voix les plus singulières. En 1987, il quitte le CLiO pour retourner à Paris. Depuis, il crée des spectacles en solo, où il raconte des fables, contes et autres mythes qui l’inspirent, toujours accompagné de sa cithare, flûte de pan et percutube.

Habiter les histoires plutôt que les réciter

Pour comprendre ce qui distingue Michel Hindenoch dans sa manière de raconter des histoires, il ne faut plus considérer le conteur comme le simple dépositaire d’un texte. Dans ses veillées, le conte est une véritable expérience orale. Il se laisse porter par son ressenti, les émotions transmises par le récit, et vit ce qu’il nous raconte. Il laisse aussi une grande place à la musique :

“Une histoire peut commencer à exister quand j’entends une musique.” Michel Hindenoch

Une veillée est finalement un tout. La parole naît de la musique, qu’elle nourrit au fil du récit. L’histoire prend une dimension nouvelle alors, lorsqu’elle voyage portée par la musique, rencontrant son auditoire du jour. C’est une recette à l’équilibre secret, et que Michel a perfectionnée au fil des ans pour dépoussiérer les mythes anciens. Il incarne, développe, improvise, se laisse porter par la musique qu’il interprète, et la magie opère : lorsqu’il les conte, les légendes ne semblent plus si anciennes. On reconnaît parfois un mythe célèbre ou un personnage familier, mais quelque chose a indéniablement changé. L’histoire a traversé le conteur.

Michel Hindenoch a fait partie de ceux qui ont réfléchi à cette question. Avec d’autres, il a mené des groupes de réflexion sur la déontologie du métier, qui a donné naissance à la Charte des conteurs en France. Dans ses écrits, il distingue la parole vivante de la récitation d’un texte. Pour lui, le conteur construit son propre chemin à travers le récit et fait de chaque narration une expérience singulière. Cette réflexion donnera notamment naissance à Conter, un art ?, publié en 1997 et régulièrement réédité par les Éditions du Jardin des mots. A la suite du Renouveau du conte, un métier est né, ainsi qu’un savoir-faire. Et non, le conte n’est pas une distraction, mais bien un art à part entière. 

Relier les mythes par la musique, sans se soucier des frontières

Musique, frontières et liens tissés

Sur scène, ses compagnons les plus fidèles sont toujours les mêmes : cithare hongroise, flûte de pan, épinette des Vosges… Les instruments dialoguent avec le conteur, se jouent de lui au travers des silences, tissent des motifs qui caractérisent les personnages, voyagent avec lui, et emportent le public avec eux. La musique ne vient pas illustrer le récit, elle lui ouvre un chemin.

Et la particularité de ce chemin, c’est qu’aucune frontière ne l’arrête. Michel Hindenoch puise dans les mythes qui l’inspirent, et peu importe d’où ils viennent. D’abord et avant tout, il cherche ce qui relie les histoires entre elles. Quel est le point commun entre un récit de littérature médiévale, une légende slave ou encore une légende narive américiaine ? Parfois, ce sont des personnages, des morales, ou des éléments culturels communs.

Et c’est ainsi que naissent des spectacles comme Renardises, inspiré du Roman de Renart. Dans son œuvre, le goupil des histoires traditionnelles françaises devient le grand perturbateur de l’ordre établi : rusé, insolent, insaisissable, il traverse les hiérarchies sociales avec cette liberté propre aux personnages qui relèvent de l’archétype du fourbe mythologique. Avec Astérios, Michel se tourne vers le mythe de Thésée et du Minotaure. Avec Les Contes de la Pierre et du Vent, il explore des récits d’Europe et d’ailleurs. Avec Vent d’Est, il ouvre encore davantage son imaginaire vers les pays slaves. Et avec Fruits rouges, il s’inspire des traditions des premières nations d’Amérique du Nord.

Fruits rouges, quand la forêt devient une mémoire

michel hindenoch conteur
Crédit photo : bookvillage.app

Dans Fruits rouges, Michel Hindenoch raconte des histoires inspirées de traditions natives américaines. Le projet donne à entendre sept contes, chacun d’entre eux reliés à une mémoire intime. Le conteur y évoque son enfance, les forêts des Vosges, les jeux “d’Indiens et de cow-boys”, les paysages de neige et de sapins, le plaisir de se perdre dans les bois.

La forêt y devient presque un personnage : un espace d’apprentissage, de secret et de liberté. Cette relation à la nature constitue un élément central de son univers d’artiste. Le feu, la forêt, les animaux, les chemins, la nuit… Des entités qui reviennent comme autant d’éléments d’une mythologie personnelle.


Michel Hindenoch, il était une voix

Finalement, il y a une logique profonde dans le parcours de Michel Hindenoch. Le musicien est devenu conteur, puis chercheur, et enfin passeur. Et ce dernier continue de tracer sa route imaginaire, au fil de cette cohérence qui habite les mythes et légendes. Ainsi, son œuvre fait entendre les récits anciens, sans les enfermer dans leur époque révolue. Au contraire ! Ses veillées leur ouvrent la porte vers un public moderne.

Et c’est là que Michel excelle dans l’art de la parole. L’auditeur s’assoit, écoute, et pendant quelques instants, le monde ralentit. La voix s’élève, le guide. Une flûte répond. Le feu crépite quelque part dans l’imaginaire collectif. Un renard traverse le chemin, un roi quitte son château et un enfant entre dans la forêt. Et soudain, une histoire qui semblait dormir depuis des siècles ouvre les yeux. Et cette magie, elle n’a pas de frontière parce qu’elle touche à l’universalité de ce qui fait de nous des humains. Le cœur, le rêve, les espoirs que nous avons en commun. Et ça, Michel Hindenoch l’a bien compris.

Leave a Reply